16/10/2010

Lettre à Yvan

Mon Cher Yvan,

Je ne voudrais pas être à ta place. Toi qui a toujours été d'une rare discrétion, te voilà affiché, contre ton gré et à tes dépens, sur un document placardé par un parti politique plutôt malveillant à l'égard des étrangers. Ils les aiment les étrangers, mais seulement quand ils restent chez eux.

Si je me souviens bien, ta famille est originaire de Bélarus, mais toi tu es né ici, à Genève, où tu as fait tes études primaires, puis ton apprentissage d'ébéniste et enfin ta maîtrise. Tu n'a jamais pensé devenir suisse parce que tu as toujours pensé que tu l'étais : ton accent genevois te trahissait et la plupart de tes connaissances imaginaient que tu étais un bon citoyen helvétique. Bon d'accord, tu ne votes pas souvent, mais on met cela sur le compte de tes doutes sur la bonne foi des politiciens. Ce qui ne t'empêche pas d'avoir un bon job. La langue maternelle de tafamille est pour toi un souvenir assez vague ; certes tu la comprends mais tu peines à t'exprimer. Pour tes enfants, cette langue est une parfaite abstraction. Bref tu t'es fondu dans le paysage helvétique au point que certains de tes amis se demandent pourquoi tes parents t'ont donné un prénom aussi exotique !

Mais, Mon Cher Yvan, va falloir faire attention dorénavant : à la moindre incartade, tu risques le renvoi "chez toi", là où tu n'as jamais habité. Le juge te trouvera bien, néanmoins, un lointain cousin (on dit parfois à la mode de Bretagne !) pour marquer ton appartenance à un pays étranger, lointain et qui exporte, naturellement, ses plus mauvais éléments.

Et vois-tu, depuis qu'on a parlé de rétablir la peine de mort en Suisse, je me demande si les étrangers qui en seraient les malheureuses victimes seraient quand même renvoyés chez eux après leur exécution.

Donc pour résumer, tu ne violeras pas, tu n'assassineras pas, tu... parce que c'est bien connu, ces crimes sont beaucoup plus graves quand ils sont commis par des étrangers. Si par extraordinaire tu te recycles dans la banque, tu peux sans autre dormir sur tes deux oreilles ; les risques sont quasiment inexistants.

Alors c'est promis ? Tu te tiens peinard. Oui bien sûr, tu n'as jamais eu le moindre problème avec la justice, pas même une contravention pour stationnement interdit, Mais va savoir. Alors si la situation se dégrade trop, change de prénom, je ne sais pas, par exemple Christophe ou Oscar.

Les esprits les plus radicaux te diront de devenir suisse, de te naturaliser. Tu n'en serais pas moins étranger, et tu n'en serais pas plus suisse. Mais au moins tu serais sûr de rester à Genève si, dans un accès de folie, tu trucidais ton concierge portugais.

Allez, c'est assez pour aujourd'hui. Je te serre la main et j'attends le plaisir de te revoir prochainement.

 

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